posts dans la catégorie 'Critiques albums 2019'


Kevin Morby – Oh my God – 2019

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J’avais croisé Kevin Morby ces dernières années, au détour d’un titre ou d’un autre, issus de ses 4 premiers albums. J’avais porté une oreille plus attentive encore au dernier en date intitulé « City music » déjà impressionnant. Mais avec « Oh my God », Morby vient de livrer un chef d’oeuvre qui restera tel le classique instantané qu’en font les 14 extraordinaires chansons qui le composent.

« Oh my God! » est l’expression hyper courante qui, outre Atlantique, permet d’exprimer une large palette d’émotions qui vont de la surprise à l’indignation en passant par l’incompréhension ou l’admiration. En plus de donner son titre à l’album, elle est répétée à de nombreuses reprises tout au long des diverses chansons de l’album. Il serait donc réducteur de ne voir dans ce disque que l’expression d’une foi religieuse, ce que confirme l’ambiguïté de son étrange pochette à la limite du mauvais goût. Mais elle est aussi cela et les routes musicales qui y sont empruntées le confirment. De ses racines folk, Morby développe ici des itinéraires bis qui passent par le gospel, le jazz et le rock. Mais surtout, s’y affichent les influences de trois monuments incontournables de la musique américaine que sont Lou Reed, Leonard Cohen et, of course, Bob Dylan. L’instrumentation y est d’une richesse inouïe: guitares, saxophones, trombones, percussions, orgues, pianos s’y côtoient et s’y marient à merveille pour mettre en valeur les bijoux que sont toutes les chansons de l’album.

C’est le piano d’ailleurs qui ouvre l’album avec cette prière sublime qu’est « Oh my God » le premier titre. Des choeurs célestes élèveront ensuite le morceau vers les cieux épaulés par un saxophone avant que les handclaps de l’extraordinaire « No halo » viennent nous secouer les puces. Avec ce 2ème chef d’oeuvre d’affilée, Morby fixe l’altitude à laquelle le disque va se situer. Très très haut. « Nothing sacred / All things wild » tutoie les plus grands titres de Leonard Cohen. Assis sur des percussions et des choeurs gospel, le titre est un nouveau sommet, que la voix de Morby et un sax aussi discret qu’essentiel transportent vers des trésors d’émotion. « OMG rock’n’roll » commence comme du Velvet Underground avec ses guitares rock syncopées, mais un Velvet Underground qui jouerait dans une église une musique à faire damner les saints juste avant de terminer en apesanteur. Et les chefs d’oeuvre s’enfilent comme des perles, apparemment sans efforts. « Seven devils » respire la simplicité et son évidence en fait toute la beauté dont on en se lasse pas. « Hail Mary » est du niveau du meilleur Dylan, chez qui il va puiser sa source, c’est dire. Il ne jurerait pas sur « Blonde on blonde », se permet une pause en plein milieu avant de repartir sur un tapis de cuivres et d’orgue. On enchaine avec la sublime ballade nocturne « Piss river », tellement belle qu’on se prend à rêver. Et comme l’album est double c’est sur un nuage qu’on aborde le deuxième disque. Il débute aussi fort que le précédent s’est clos avec « Savannah », ballade somptueuse orgue/voix juste trouée par des giclées de choeurs aussi surprenants qu’aériens. Après un interlude qui nous fait entendre les grondements de l’orage on repart avec « Congratulations » et ses voix enfantines entrecroisées « Dear God, please forgive me » en intro, et son instrumentation très sixties. On y croise même un solo de guitare bouillonnant. Récréation sympathique tout de même en dessous du reste du disque mais qu’on se rassure la suite va s’avérer grandiose. Si l’on excepte l’instrumental quasi jazzy « Ballad of Faye » l’album s’achève sur trois chansons au piano omniprésent où progressivement depuis « I want to be clean » en passant par l’extraordinaire« Sing a glad song » jusqu’au merveilleux « O behold » final, le rythme va se ralentir, les arrangements se dépouiller jusqu’à l’essentiel, au quintessenciel.

« Je ne crois pas en un Dieu conventionnel » déclare Morby. Pas besoin de Dieu, « Oh my God » transcendera notre quotidien pour longtemps. l’album supporte les multiples écoutes, plus que cela, à chaque fois il se révèle encore plus profond, encore plus beau à tel point qu’on ne peut s’empêcher de s’exclamer « Oh my God!! »

 

À écouter: No halo – Nothing sacred / All things wild

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Karen O/ Dangermouse – Lux prima – 2019

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Voilà une rencontre pour le moins inattendue. Karen O, chanteuse énervée des Yeah Yeah Yeahs, groupe qui semble en sommeil et  Brian Burton alias Dangermouse, producteur en or massif, au CV impressionnant: Gorillaz, Broken Bells, Sparklehorse, Gnarls Barkley, Black Keys, The Good The Bad and The Queen, Beck et j’en passe. Cependant les deux semblaient dernièrement en perte de vitesse: Karen O tentant vainement de lancer une carrière solo et Dangermouse se perdant dans des productions boursouflées telles que les albums de U2 ou d’Adèle. D’autant plus que leurs univers respectifs sont très éloignés, je ne voyais absolument pas, au moment de poser le saphir sur la face A de leur album « Lux prima » vers quoi les deux énergumènes allaient m’embarquer. La surprise n’en est que plus divine.

Cette face A, donc, est une pure merveille à commencer par l’inaugural « Lux prima », fusée à plusieurs étages largués successivement en 9 minutes. L’intro façon Pink Floyd, synthétiseurs spatiaux en avant, arrache le titre du sol majestueusement. Dans sa deuxième partie, ultra sensuelle, Karen O nous enveloppe de sa voix chaude sur une batterie mate et une basse ronde (j’adore ce son!!) pour une mélodie irrésistible, lascive à souhait. Le morceau se termine de façon magnifique sur des choeurs fantômes superposés et des nuages de claviers. « Ministry » est un bijou de ballade mélancolique et ouatée, ultra cinématographique, un diamant noir conviant à la fois les grands espaces et l’intimité d’une chanteuse au sommet. Splendeur absolue à la ligne de basse parfaite. « Turn the light » débute comme du Electric Guest, voix féline et acérée sur une rythmique binaire et dépouillée jusqu’à ce que le refrain éclaire le morceau d’une lumière douce. Enfin, « Woman », un des sommets du disque conclut de la plus belle des façon une face quasi parfaite. On se croirait chez Phil Spector avec cette batterie réverbérée ultra 60’s. Là-dessus, Karen O atteint l’intensité des meilleurs titres de PJ Harvey, passant des feulements d’une chatte à des hurlements contrôlés et pourtant inimitables tant ils sont aigus.

Vite, tournons le disque et bim! Voila « Redeemer » à l’évidence pop rock immédiate. On pense aux Pretenders dans ce hit mid tempo impeccable puis nous sombrons lentement dans le beau et ralenti « Drown », enveloppé de choeurs et de cordes. « Let me drown » nous demande Karen ce que l’on ne peut décemment pas accepter. Plus féline que jamais, elle file la métaphore animale dans un « Leopard’s tongue » sautillant et formidable de simplicité mélodique. Ici encore, les cordes enrobent tout dans un cocon discret et soyeux. « Reveries » débute comme autour d’un feu de camp, sous une nuit étoilée, l’esprit dérivant au gré d’un titre débranché et onirique. Seuls quelques arrangements minimalistes viendront étoffer à peine ce beau titre nocturne. L’album se referme sur les six minutes de « Nox lumina », ode à la nuit, à son pouvoir quasi magique de faire naître en nous des rêves d’ailleurs, des mondes imaginaires et mystérieux. Presque uniquement instrumental, le titre clôt l’album comme il s’est ouvert en reprenant le thème d’introduction de « Lux prima ». Le disque se referme sur lui-même dans une parfaite circularité après avoir embrassé des sonorités à la fois vintage et actuelles par leur inspiration.On en peut que louer ce magnifique travail de collaboration, cette production à la fois discrète et pourtant incontournable tant elle met en valeur des titres tous aussi réussis les uns que les autres.

À écouter: Lux prima – Ministry – Woman

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Apparat – LP5 – 2019

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Berlin a toujours été un lieu d’expérimentations musicales depuis que David Bowie et Brian Eno y ont concocté ce qui reste un sommet indépassable qui allait donner le cap pour les décennies à venir, à savoir les albums « Low » et « Heroes ». C’est justement aux fameux studios Hansa popularisés par Bowie que Sasha Ring et le violoncelliste Philipp Timm sont allés élaborer le nouvel album d’Apparat « LP5 ». Depuis plusieurs années maintenant, Sasha Ring tient le fil difficile entre expérimentation et une musique toujours accessible. Nous n’avions pas de nouvelles de lui avec Apparat depuis le fantastique « The devil’s walk » de 2013, condensé foudroyant de tout son savoir-faire dans lequel, déjà, il produisait une musique subtile, en équilibre entre électronique et pop et faisait étalage de son savoir-faire mélodique et de créateur d’atmosphères. Ce « LP5 » est tout aussi fantastique même si plus doux et souvent contemplatif que son prédécesseur. On pense régulièrement à Thom Yorke en l’écoutant ou à Radiohead, particulièrement à l’album « A moon shaped pool » pour l’utilisation incroyable des cordes, pour la voix délicate et fragile de Sasha Ring, pour cette capacité à ne garder que l’essentiel, pour l’émotion, enfin et surtout, que cet album distille tout au long de ses 10 plages. Le travail de production y est, en particulier, de haute volée. Le disque fourmille de bruissements, de craquements, de beats subtils et travaillés à l’extrême, il mêle des guitares ultra travaillées, des synthés envoûtants, des cuivres et des pianos discrets à des sons électroniques, des samples et l’ensemble se superpose pour créer un univers à la fois doux et mélancolique dans lequel il suffit de se laisser dériver.

On ne peut vraiment isoler de titre en particulier tant le voyage est au long cours et nous transporte d’une plage à l’autre. Il débute par le merveilleux « Voi_Do » à la mélodie belle à pleurer et aux arrangement de cordes stupéfiants. Sasha Ring y double sa voix passée à travers un filtre marquant ainsi sa double appartenance au monde des hommes et des machines. Un trombone torturé sous-tend la chanson quand elle s’envole vers des sommets de beauté alors que les doigts crissent sur les cordes d’une guitare. Quelle entrée en matière! Il se poursuit avec l’exceptionnel « Dawan » qui se situe aux confins du jazz, de la pop et de la musique électronique. Encore un titre qui ferait plus que bonne figure sur un album de Radiohead. La batterie et la basse jouent une partition prodigieuse, les arrangements fourmillent de bruits, de choeurs samplés, les synthés font monter l’intensité au service de la mélodie. Non Thom Yorke n’aurait pas fait mieux. « Laminar flow » est porté par un chant, presque une incantation, maintenant en suspension un titre pourtant strié de fissures électroniques. Et ce n’est pas le superbe « Heroist » qui va faire baisser le niveau d’un album jusque là sans fautes. Entrecoupé de pauses, de retours au calme, le morceau porte cependant bien son nom et nous emmène dans une épopée de poche avant de mourir sur une plage. L’interlude instrumental « Means of entry » sert à la fois de clôture de la face 1 et de transition vers « Brandenburg » aux puissantes et majestueuses orchestrations de cordes avant que « Caronte » ne mette tout le monde d’accord. Sommet incontesté du disque, le titre déploie ses beautés multiples magnifiées par les incroyables arrangements de cordes signées Philipp Timm. L’intensité dramatique et émotionnelle du morceau semble n’en plus finir de monter et encore une fois c’est bien l’esprit de Radiohead qui est ici convoqué mais sans que jamais, on ne puisse y voir un plagiat. Le talent de Sasha Ring se suffit à lui-même. « EQ_Break » nous emmène au bord d’une plage extraterrestre au son du flux et du reflux de nappes synthétiques dans un titre contemplatif. Il faudra attendre plus de 5 minutes dans le cinématographique « Outlier » pour voir débarquer une batterie. Jusque-là, le morceau tient en suspens sur une nappe d’orgue synthétique et la voix presqu’emphatique. « In gravitas » part à peu près sur les mêmes bases contemplatives avant d’opérer un virage radical et de terminer l’album sur une cavalcade surprenante pour un disque aussi éloigné des dance floor que possible et qui, du coup, apparait comme un peu moins ouvragée que ce qui la précède. C’est cependant dans le calme d’un spoken words que se termine le titre par ces mots au ton quelque peu prophétique: « Point fingers and objects fall down ».

Brillant, fragile, délicat, ouvragé, mélancolique et profond: tels sont les adjectifs qui peuvent définir le travail d’Apparat sur ce dernier album. Un vrai travail d’orfèvre dont on n’a pas fini d’explorer tous les recoins et les secrets.

À écouter: Dawan – Caronte – Voi_Do

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« O » Olivier Marguerit – À terre! – 2019

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Olivier Marguerit alias O est peu connu du grand public et pourtant omniprésent dans le paysage musical français. Et il vient avec « À terre! » de publier un album pop époustouflant, lumineux et inspiré de bout en bout, ce qui, au pays de Vianney et de Maître Gims fait un bien fou.
Tout du long de ces 11 titres, Marguerit évoque la perte de repères, l’ivresse et se retrouve « à terre; les pieds dans la boue; hébété ». Dans ces chansons aussi rayonnantes que légères de par l’instrumentation, il ne chante que les ruptures, les chutes et «perd l’équilibre et même les pédales; s’enfonce; coule; devient fou; commence sa chute et le sol se dérobe; … ». La quintessence de la pop en somme que de chanter légèrement les affres de l’existence, que de transcender par la musique les souffrances du coeur et du corps.
Et musicalement, le disque est un précipité de liqueurs plus enivrantes les unes que les autres comme si l’on assistait à un accouplement monstrueux et sublime de mélodies apprises à l’école Beatles, d’harmonies vocales modèle Beach Boys et d’expérimentations de chez Tame Impala. Tout y passe, des choeurs féminins omniprésents et fantastiques, des nappes de claviers aériennes, des cuivres qui ne se cachent pas, des flutes et par-dessus tout mis au service de chansons d’une qualité mélodique, d’une inventivité exceptionnelles, rarement entendues par chez nous. Car c’est un festival permanent que ce « À terre! » qui n’a pourtant d’autre but que de nous faire décoller.
La face 1 est ce que j’ai entendu de mieux depuis longtemps depuis longtemps. Dès « À terre » tout est en place: mélodie imparable qui donne envie de courir au soleil, science des choeurs et même solo de saxophone comme on n’en fait plus. Il fallait oser. Il ose tout et réussit tout. « Oiseau de nuit » comporte une intro parfaite, ultra addictive. Quelques notes de piano répétitives, des choeurs en explosion de bulles de savon et une basse élastique absolument irrésistibles préparent l’arrivée d’une voix mi parlée- mi chantée. On a à peine le temps de s’y faire que déboule « Tu sais je ne sais plus » et ses légers accents prog à la Tame Impala. Ici la prise de risque est totale mais aucun obstacle ne résiste à Olivier Marguerit et ce qui aurait pu devenir lourd, n’est ici qu’un miracle d’équilibre entre saxo, choeurs trafiqués et changement de mélodie. « Ce bateau » qui nous amène sur une mer faussement languide aux sonorités liquides est encore un titre parfait. Arrive ensuite « Avale moi » chef d’oeuvre absolu et miracle encore d’équilibre et d’harmonie où la subtilité des arrangements rivalise avec la qualité de la composition. D’une sensualité voire d’un érotisme aériens, le titre clôt une face d’une niveau exceptionnel.
La face 2 démarre encore plus fort, c’était donc possible, avec « Les pédales » nouvelle pépite sidérante qui fait même passer la pilule d’un riff de guitare prog sans coup férir. Ahurissant! « Soleil charbon » démarre quasiment a capella avec la voix fragile et haut perchée d’O. Marguerit avant l’entrée de la basse et de la batterie qui la transforme en ballade mélancolique de toute beauté qui rejoue le mythe d’Icare en mode mineur avant de laisser libre court à un enchevêtrement de nappes de claviers et de choeurs superposés. « Ensablé » démarre comme du Beatles, en anglais, Mc Cartney n’est pas loin, avant de quasiment s’arrêter en chemin, puis repartant petit à petit dans une autre direction, en suspens sur des pulsations électroniques. Avec « En chute libre » nous tenons ici le meilleur titre de l’album, c’est dire le niveau. Une ballade en or massif que dis-je en platine, en admantium où les choeurs se répondent en interventions légères, où des flutes sont en apesanteur, où une guitare acoustique tisse un coussin d’air, nous faisant ressentir littéralement le vent dans le visage, la sensation de chute libre lente et douce. Le genre de chanson qui dégoute à jamais de se lancer dans la musique tant la sensation du chemin à parcourir pour atteindre un tel niveau est prégnante. Il ne reste plus après ce sommet inatteignable qu’à quitter en douceur le disque avec l’instrumental « Le soleil des idoles » à la tonalité douce et nostalgique puis à reprendre « D’en haut » le premier titre. La boucle est bouclée et on repart illico pour un tour. Marguerit vient de pondre la pépite pop quasi parfaite, le Graal de tout musicien du genre. Enivrons-nous sans cesse, chutons ensemble vers ces multiples délices qu’il recèle.

À écouter: À terre- En chute libre – Oiseau de nuit

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Balthazar – Fever – 2019

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Qu’on se rassure, nul besoin de posséder des appareils auditifs aussi développés que les lycaons de la pochette, pour apprécier le très beau nouvel album du groupe belge Balthazar nommé simplement « Fever »! Groupe belge que, honte à moi, je ne découvre qu’avec ce déjà quatrième album, les trois précédents ayant été, parait-il, des succès autant publics que critiques. Mais on sait depuis longtemps déjà, sans remonter jusqu’à Plastic Bertrand ou Annie Cordy, que la Belgique est une terre regorgeant de talents musicaux: Arno, Deus, Girls In Hawaï, Stromae pour n’en citer que quelques-uns. Il convient donc de vérifier si la fièvre annoncée par le premier titre éponyme du disque va nous mettre ou pas une bonne rouste « I’m sure that Fever / Is gonna be hitting you hard ».

Musicalement, Balthazar incarne une certaine idée de la classe comme Nick Cave ou les Tindersticks. En écoutant ce disque qui vise souvent à propulser l’auditeur sur le dance-floor, on est saisi par la qualité des arrangements qui semblent aller à l’essentiel, par cette énorme basse noueuse qui vous attaque au thorax, par ces choeurs efficaces, ces envolées de cordes et ces giclées de cuivres qui, distribués avec parcimonie, n’en ressortent que davantage. Par-dessus tout cet attirail, la voix grave et chaude se ballade et fait effectivement monter la température de quelques degrés. Pour entendre la chose, on se situerait quelque part entre les Stranglers période « Feline / Aural sculpture (1983/84) » et un Leonard Cohen qui aurait décidé de faire danser son public.

L’album débute par son single, « Fever » donc, qui après une intro basse/xylophone se lance dans un funk de début de soirée, strié de cordes et de choeurs et qui, après un break cabossé prend sa vitesse de croisière, permettant au mauvais danseur que je suis de se trémousser sans trop d’efforts ni d’effets de manche. Le titre est plus retors qu’on ne pense au premier abord, possède, comme tout l’album on le verra, la force de l’évidence sans se laisser épuiser. On entre dans le vif du sujet avec le magnifique « Changes » et on comprend de suite que le niveau sera élevé. Cette chanson fait partie de ces titres, rares, qui, sans y toucher, vous envoûtent, vous ramènent sans cesse à eux délicatement tout comme progresse la mélodie quasi parfaite. Le rôle des choeurs se confirme sur les refrains, omniprésents sans être en envahissants. Sans aucun doute un des sommets du disque mais celui-ci comporte-t-il des creux? « Wrong faces » est aussi classieuse que les titres précédents avec ces cordes qui n’hésitent pas à griffer une mélodie encore excellente. Le talent mélodique est d’ailleurs à peu près sans défaut sur l’album et ce n’est pas « Watchu’ doin » qui va amorcer quelques glaciations que ce soit. Les mélodies de Balthazar n’ont besoin d’aucun artifice, quelques cuivres, cordes, choeurs bien placés et toujours inventifs en font ressortir les meilleurs aspects. Avec « Phone number », la comparaison avec Leonard Cohen n’a jamais été aussi évidente que sur cette magnifique chanson de rupture, si dépouillée sur les couplets et qui achève de façon bien mélancolique la face 1 dans laquelle on serait bien en peine de déceler un point faible.

Balthazar avec « Entertainment » en début de face 2, quitte son confort ouaté pour sortir dans une rue animée, on entend presque les Klaxons des voitures, le rythme se fait plus agité, plus complexe et la mélodie bravache. Mais c’est avec le refrain parfait que la chanson trouve son équilibre. Aux ruptures des couplets, il oppose une mélodie somptueuse, rehaussée par des cuivres tranquilles et imposants. « I’m never gonna let you down again » revient dans la veine de la face 1 avec une mélodie irréprochable mais pointe là ce qui constitue peut-être le risque que court Balthazar à l’avenir, à savoir un refrain qui flirte d’un peu trop près avec la facilité, avec la volonté de le faire reprendre en choeur par un public de stade, qui se laisse griser par son propre succès en oubliant d’écrire des chansons: le syndrome Coldplay quoi! Heureusement cette baisse de tension n’est que de courte durée car arrive mon titre préféré de l’album à savoir « Grapefruit ». Très sobre et habité, le titre déroule sur une boucle de percussions, accompagne ses montées par des poussées de cordes, est plus murmuré que chanté convoque des choeurs discrets avant de changer de direction pour repartir vers un final extraordinaire construit autour de deux notes scandées par des cuivres rutilants. Un must. Et que dire du tube implacable « Wrong vibration » qui parvient à faire oublier ses choeurs un peu limites par une mélodie et surtout un refrain absolument irrésistibles. On goûte ensuite aux vertiges orientaux de « Roller coaster » et ses cordes magnifiques avant de se laisser embarquer par la superbe ballade « You’re so real » comme dans un rêve ponctué d’inquiétants bruits d’alarmes. Balthazar ose même le solo de saxophone, attention c’est quand même risqué. « Fever » devrait être un grand succès, grandement mérité,  car Balthazar y conjugue qualité des chansons et des arrangements et donc intégrité artistique avec la capacité de s’adresser potentiellement au plus grand nombre. Une qualité très rare. Ça plait même aux lycaons, c’est dire!

À écouter: Fever – Entertainment – Grapefruit

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Deerhunter – Why hasn’t everything disappeared? » – 2019

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Deerhunter est un des grands groupes rock indie des années 2000/10. Bradford Cox, atteint d’une curieuse maladie génétique, en est le leader et le cerveau. Après les immenses « Microcastle » en 2008 et surtout le chef d’oeuvre « Halcyon digest » en 2010, inépuisable vertige de chansons pop vrillées, le groupe a pris en 2015 avec « Fading frontier » un virage plus apaisé, plus pop sans rien renier de ses ambitions artistiques.

Aujourd’hui « Why hasn’t everything disapeared? » renoue dans la même veine et enfonce le clou un peu plus profondément avec des chansons de haute volée, qui se révèlent un peu plus à chaque écoute. Côté instrumentation, la palette s’élargit, les guitares toujours présentes sont cependant moins sur le devant laissant la place aux synthés, aux cuivres, piano, clavecin, mandoline, … créant une palette sonore d’une richesse étonnante. La musique de Deerhunter, jadis torturée, est devenue lumineuse, pop, colorée. Bradford Cox réserve ses angoisses, ses questionnements sur le monde d’aujourd’hui à ses textes. Pas une seule faute tout au long des 10 titres qui composent l’album.

Celui-ci débute par une merveille: « Death in midsummer » dont l’intro au clavecin n’est que le prélude à un crescendo émotionnel et instrumental fantastique. Les divers instruments rentrent les uns après les autres, le piano, les guitares, l’orgue et la mélodie chantée par Bradford Cox s’insinue par sa mélancolie énergique dans le cerveau. On se croirait quelque part entre Death Cab For Cutie et Swell pour la batterie implacable. Dès lors le disque est sur des rails qu’il ne quittera plus. La face 1 va dérouler des titres tous aussi impeccables les uns que les autres. « No one’s sleeping » et ses montées de cuivres qui alternent avec une mélodie apaisée puis l’instrumental « Greenpoint ghotic » dominé par des nappes de synthés qu’on jurerait sorties des 70’s. Arrive ensuite la pépite pop qu’est « Element » qui n’est pas sans rappeler un Tom Petty qui serait tombé dans un chaudron indie. Le refrain soutenu par des violons s’envole avec majesté tandis que Bradford chante à bout de lèvres « Elemental, elemental ». La face se termine par le lumineux et encore très pop « What happens to people? » dont le refrain se place en rupture des couplets enjoués. Le nouveau Deerhunter est bien loin des tortures de certains albums passés, le groupe s’est apaisé, a grandi et livre ici une merveille.

Quelques notes de harpe ouvrent « Détournement » qui se situe dans la veine parlée avec une voix trafiquée du « Future legend » de Bowie sur « Diamond dogs ». La batterie fait monter le titre en intensité qui constitue le moment le plus « expérimental » de l’album et prépare l’arrivée de « Futurism » merveille absolue et peut-être sommet de l’album en tant que représentative du Deerhunter 2019. Ce bijou pop comporte un refrain instrumental absolument irrésistible qui évoque assez bien le bonheur de voler. Changement d’atmosphère avec « Tarnung », véritable incantation nocturne sur tapis de marimbas: « Objects of the night/Mirrors for the lights/Call  for me to come outside ». Les arrangements se font plus complexes, mêlant le saxophone, les percussions pour un résultat envoûtant. « Plains » tranche encore avec ses percussions et son ambiance tropicales sur les couplets que des refrains épidermiques viennent zébrer. L’inspiration mélodique de Bradford Cox semble inépuisable. L’album se clôt sur le magnifique « Nocturne », titre quasiment coupé en deux dont la première moitié voit Bradford Cox triturer sa voix avant que la batterie mid tempo ne le lance sur une fin instrumentale absolument magnifique. Les nappes de synthés, le piano, les claviers divers s’ajoutent, se superposent créant une atmosphère évoquant l’espoir d’un nouveau départ.

Si l’on ajoute la très belle pochette de l’artiste allemand Peter Ackermann à son contenu en tous points excellent, « Why hasn’t everything disappeared? » est d’ores et déjà un des albums de l’année et pour ceux qui découvriraient Deerhunter, la porte d’entrée vers une discographie aussi riche qu’originale et essentielle.

À écouter: Death in midsummer  – Futurism

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